La lumière. Puis le noir. La lumière à nouveau.

Il se réveille, la tête vide de tout souvenir. Paniquer. Non, pas tout de suite. Tout paraît plat, silencieux. Rien n’indique un danger immédiat. Ses sens s’éveillent sans pour autant lui envoyer de signaux d’alarme. L’ouïe d’abord, qui ne constate qu’un calme olympien. Le toucher bientôt, ses mains sur un sol inégal mais pas pour autant instable. Son odorat et le goût ensuite, qui ne perçoivent qu’une fraîcheur légère.

Sa vue enfin s’active. Le voici dans un paysage étrange, dont la vive lumière imprègne au loin de grandes vallées fibreuses, duveteuses, cotonneuses. Le sol semble être fait de cette même matière étrange dont il ne saurait expliquer la composition. Rien n’est plat, tout n’est qu’enchevêtrement de fibres et de coton teintés de bleu froid et d’argent scintillant.

La lumière. Puis le noir. La lumière à nouveau.

Son environnement immédiat n’est pas aussi grand que son regard porté au loin semblait lui indiquer. Il n’est pas libre. Un couloir ? Un corridor ? Impossible de définir la géographie du lieu, mais des murs presque invisibles faits d’une matière mousseuse l’entourent. En y posant la main, on ne peut que constater une étonnante élasticité qui ne rompra pas par la force d’un seul homme.

Droite ou gauche ? Ce paysage sans frontière semble s’étendre à perte de vue. La notion même de bonne ou de mauvaise direction se perd dans la brume l’entourant. Qui est-il ? Cela n’a aucune importance. Est-ce que c’en avait, un jour seulement ? La liberté ; voilà qui vaut bien l’oubli. Il avance d’un pas tranquille, l’esprit serein et l’œil toujours plus curieux.

La lumière. Puis le noir. La lumière à nouveau.

Qu’était-ce ? Qu’importe. Une strie lumineuse, d’un bleu vif, le traverse sans un bruit et semble le guider dans ce paysage abscons. Elle flotte en avant, et ses mouvements lents et laiteux l’apaisent plus encore. Il sourit béatement, presque en transe.

Une strie le traverse à nouveau. Puis une autre. Puis des dizaines d’autres, au point qu’elles semblent toutes émaner de son corps. Et toutes se rejoignent devant son regard pour le guider. Se mariant parfaitement au paysage bleu gris, elles semblent faire partie de la scène onirique se déployant toujours plus devant ses yeux. Des montagnes de fibres laineuses, bleu-argent, se dressent devant la froide procession mue par une naïveté presque tangible. Mais elle ne pourra jamais l’atteindre : les murs, si transparents qu’ils soient, ne céderont pas.

La lumière. Puis le noir. La lumière à nouveau.

À quoi bon y penser. Les stries lumineuses disparaissent petit à petit, avec la même grâce que lorsqu’elles sont apparues. Les éphémères de lumière ont rempli leur mission et l’ont guidé. Vers où ? La transe s’estompe, lui permettant de constater la fumée sortant de sa bouche. Chaque pas la rend toujours plus épaisse. Le froid lui prend la gorge.

Le paysage a changé. Les montagnes sont maintenant glacières, et le sol glissant. Du verglas ? Ses couleurs n’ont pas particulièrement changé, mais il aurait juré que le bleu de son éveil était plus vif quelques mètres plus tôt. Il dérape, et se rattrape tant bien que mal en s’appuyant contre un mur proche. Élastique, toujours, mais dont le froid mordant lui brûle la main presque aussitôt.

La lumière. Puis le noir. La lumière à nouveau.

Un tremblement le traverse tout entier. Le froid est désormais omniprésent, à peine gêné par son souffle semblant se glacer devant ses yeux. Ses pas sont toujours plus incertains, le sol toujours plus instable. Il prend conscience des murs l’entourant plus qu’il ne le faisait auparavant.

Brise-les. Un ordre intime. Sans pour autant s’arrêter d’avancer, il se surprend à s’appuyer toujours plus fortement contre les parois l’entourant avec l’espoir ténu d’y déceler une faiblesse conduisant à sa libération. Prison. La pensée le traverse comme un éclair, le déstabilisant assez mentalement pour que son corps le suive. Il dérape, s’affaisse, et son corps commence une course effrénée dont il n’est plus maître : le paysage le contrôle désormais.

La lumière. Puis le noir. La lumière à nouveau.

Pourquoi ?! Un hurlement. Le tournis. Pris dans un tourbillon de glace et un mouvement incontrôlable, son corps entier se cogne sur les parois gelées le mordant du même temps. Disparu est le bleu calme ; seul l’argent froid, implacable, constitue ce nouveau monde. Ne lui reste plus qu’un esprit dont il ne connaît rien comme dernier rempart face à la violence qu’il subit.

La sérénité n’existe plus, effacée par ses battements de cœur toujours plus vifs et lourds dans sa poitrine. Son visage ne sait plus afficher qu’une succession de sourires crispés et de bouches grandes ouvertes pour formuler un cri dont sa gorge n’est plus capable. Son regard ne perçoit plus qu’une chose : un énorme trou noir représentant la fin inéluctable du chemin qui s’est imposé à lui.

La lumière. Puis le noir. La lumière à nouveau.

Panique. Froid. Douleur. Apaisement. Ses sens n’ont plus de raison d’exister. Son corps meurtri l’abandonne. Seul son esprit s’agite désormais, cherchant à former de ces souvenirs nouvellement acquis une personnalité.

Puis le noir.

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